Les Berceaux
Gabriel Fauré
Les berceaux
Source française : Sully Prudhomme
Que la houle s'incline en silence,
Ne prend pas garde aux berceaux
Que la main des femmes balance.
Mais viendra le jour des adieux,
Car il faut que les femmes pleurent,
Et que les hommes curieux
Tentent les horizons qui leurrent.
Et ce jour-là les grands vaisseaux,
Fuyant le port qui diminue,
Sentent leur masse retenue
Par l'âme des lointains berceaux.
bercés silencieusement par la houle,
ignorent les berceaux
bercés par les mains des femmes.
Mais le jour de la séparation viendra,
car il est décrété que les femmes pleureront,
et que les hommes, à l'esprit curieux
, chercheront des horizons séduisants.
Et ce jour-là, les grands navires,
quittant le port en déclin,
sentiront leurs coques retenues
par l'âme des berceaux lointains.
Gabriel Fauré, ayant eu la mauvaise idée d'être contemporain de Debussy et Ravel, a quelque peu souffert auprès de la postérité de l'ombrage de ces grands musiciens plus "révolutionnaires" que lui. On l'a jadis injustement qualifié de musicien mineur mais on est fort heureusement revenu sur cette opinion. Comme on peut le constater en parcourant les maigres bacs des disquaires, on a surtout retenu de lui le célèbre Requiem, qui reste un des sommets de la musique française et de la musique tout court. Œuvre sublime d'un non-croyant qui donnerait envie de croire au Paradis …
Le talent du compositeur consiste d'abord à choisir les poèmes à mettre en musique et il faut reconnaître que Fauré s'est rarement trompé dans le choix des auteurs et des textes. Il a eu la sagesse de choisir des poètes "mineurs" (à part Verlaine qui est un cas miraculeux d'osmose totale) pour insuffler une nouvelle vie à des vers pas nécessairement immortels. Albert Samain, Armand Sylvestre, Romain Bussine, Jean de la Ville de Mirmont, Charles van Lerberghe et la Baronne de Brimont, pour ne citer que les moins inconnus, doivent beaucoup à Fauré.
![]() | Le long du quai Sully Prudhomme Le long du quai, les grands vaisseaux Mais viendra le jour des adieux, Et ce jour-là, les grands vaisseaux |
Sully Prudhomme (1839 - 1907), premier prix Nobel de littérature, bien qu'il ne soit pas totalement tombé dans l'oubli, doit aussi beaucoup à Fauré qui a signé un de ses plus grands tubes avec "Les Berceaux", op. 23 N°1 de 1883 . Le poème, dont le titre original est en fait "Le long du quai", est simple et bien écrit, jouant sur l'opposition un peu mélo des vaisseaux qui tanguent et des berceaux qu'on balance, mais il ne serait jamais passé à la postérité sans le génie de Fauré !
L'accompagnement obstiné du piano joue sur l'ambiguïté de ce balancement rythmique, à mi chemin entre le bercement et le tangage, tandis que la voix calme au début, se fait soudain véhémente en évoquant les "horizons qui leurrent", illustrés par une mini-tempête au piano, avant de s'achever dans un calme balancement serein ou fataliste.
Cette miniature de deux minutes et demi est exemplaire de cette fusion totale entre la musique et la poésie évoquée plus haut.
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